Nuff Said (Chapitre 6)

Encore un hall d’hôtel.

Cette fois je suis en vacances.

Ou en fugue c’est selon.

Tout est une question d’interprétation managériale.

Je suis parti sur un coup de tête après une superbe soirée au Bataclan.

J’adore cette salle. Le quartier est populaire mais pas trop mal famé et dans les vapeurs des fumées de la scène j’arrive encore à entre-apercevoir notre glorieux public composé d’adolescentes rougeaudes et de petits mecs dénués de carrure.

J’étais tellement en forme que j’ai zappé l’entracte.

Après m’être englouti un demi-litre de boisson énergisante je me suis retrouvé soudainement sur scène tout seul avec le groupe en coulisses et la lumière éteinte dans un solo de guitare.

J’ai entonné dans un micro semi-ouvert une reprise des White Stripes que j’affectionne toujours autant mais qui sans la batterie perd tout son intérêt.

Heureusement pour moi ils sont fans quoi que je fasse et je me débrouille plutôt pas mal.

*

Le temps que les projos se rallument et se fixent sur moi je suis en sueur et en transe en train de m’époumoner dans un long râle tout en agitant mes doigts à une vitesse vertigineuse.

Je suis arrivé à Orly à Quatorze heures, milieu de semaine, lunettes noires et casquette. Anonyme pour la plupart des gens. C’est ce que j’aime dans les aéroports, en général une fois passé la zone d’embarquement je redeviens un simple citoyen et mon million d’albums vendus en sept mois devient anecdotique pour la foule de voyageurs dont la plupart n’ont jamais entendu parler de moi.

Il doit y avoir des sportifs ou une autre célébrité dans les parages car lorsqu’un homme surgit en m’appelant par mon nom de scène j’ai discrètement contourné une petite foule de caméras et de photographes agglutinée autour d’une des portes au loin.

Pas de caméra. Pas de perchman. Pas même un micro. Sûrement la presse écrite.

Il s’extasie et me regarde avec un sourire béat lorsque je m’arrête et le regarde en ôtant mes ray-ban.

Je lui explique brièvement que je n’ai pas la tête à ça mais que je lui accorde une question s’il fait vite.

Il semble chercher brièvement et me demande les yeux pétillants, pourquoi j’ai choisi cette carrière.

Fichue question. Je me la réservais au moins pour un mec du niveau de Michel Denisot celle-ci.

Au lieu de ça je n’ai même pas saisi le nom de sa feuille de chou. La redbull du matin doit me monter à la tête alors que je me sens pourtant si épuisé et je lui rétorque avec un sourire qui se veut débonnaire : Pour la gloire.

Mauvais calcul s’il publie ça je passerai pour un mégalomane égocentrique et calculateur et adieu l’étiquette de l’artiste romantique en phase avec son public.

Mais pour l’heure ce qui m’intéresse surtout c’est de trouver mon siège côté fenêtre dans un fauteuil business et de pouvoir me la couler douce à Barcelone dans moins de deux heures.

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